Le rituel manje yanm (manger igname)

André Ismaître, Emmanuel Grégoire et Jean Yves Blot

André Ismaître est un ougan (prêtre du vodou) qui exerce depuis plus de trente ans cette fonction, héritée de sa tante manbo (prêtresse du vodou) qui lui a transmis son asson (un objet du rituel vodou dont la passation marque le transfert d’un pouvoir). Emmanuel Grégoire est un jeune ougan. Il organise régulièrement à Port-au-Prince le rituel manje yanm. Jean Yves Blot est anthropologue, professeur à l’Université d’État d’Haïti.

Pratique culturelle

Intérêt patrimonial

Tous les ans, à une date qui varie selon les régions, les pratiquants du vodou haïtien se rassemblent pour la cérémonie rituelle du manje yanm au cours de laquelle un repas copieux à base d’igname est offert aux esprits du vodou en remerciement des récoltes obtenues et en vue de rendre les prochaines plus abondantes. Le rituel manje yanm est une pratique du vodou – la religion d’une grande partie de la population haïtienne, reconnue par l’État haïtien comme religion à part entière selon l’arrêté du 4 avril 2003 (article I). Il fait partie des rites agraires (Joint, 1999) qui impliquent des sacrifices propitiatoires. Issu d’une tradition plus que millénaire venue d’Afrique lors de la traite négrière, le rituel est pratiqué dans de nombreuses régions et profondément ancré dans le milieu paysan haïtien. Cet événement religieux à caractère festif marque un temps fort de la communauté. Sa spécificité tient au fait qu’il est directement lié à la survie des cultivateurs. En effet, selon les informateurs, rater une offrande peut signifier rater la prochaine récolte, c’est-à-dire s’exposer à la pénurie.

Description de la pratique culturelle


Le rituel Manje Yanm

Le rituel manje yanm marque le début de l’année du vodouisant. Certains l’organisent en septembre, d’autres en octobre, novembre ou janvier, puisque la date varie selon les pratiquants du vodou ou selon les régions. Selon les informateurs, il n’y a pas de jour précis de la semaine pour l’organiser, cependant les jours les plus indiqués sont le jeudi et le samedi. Il se déroule généralement sur deux jours, dans un temple du vodou, le oufò. Lors du premier jour, une cérémonie d’action de grâce est organisée, présidée par un pè savann (prêtre traditionnel), syncrétisme catholique-vodou oblige. Au cours de cette cérémonie qui dresse le bilan de l’année, le père officie dans un décor entièrement blanc : le gâteau, la bouillie et les autres mets doivent être de couleur blanche ainsi que les vêtements des fidèles.

L’action de grâce est suivie d’une longue séance de prière dans le péristyle. Le soir venu, une autre cérémonie appelée kouche yanm consacre les ignames qui seront dédiées aux Esprits. En effet, pour être consommées, ces ignames achetées au marché ou issues des jardins dits « places à vivre », doivent être purifiées lors de cette cérémonie. On utilise généralement des ignames blanches, dites yanm ginen. Elles sont préparées - lavées ou essuyées - puis déposées par morceaux, à la suite d’une prière sur les vèvè (dessins rituels) tracés dans les bagui ou kay mistè, maisons des Lwa (divinités du vodou). Elles sont ensuite couvertes d’un drap blanc. Quand elles ne sont pas en quantité suffisante, elles sont déposées au pied du poteau mitan (pilier central de l’édifice conçu pour les cérémonies du vodou), puis couvertes de la même façon. Une bouteille de rhum, un verre d’eau et des aliments comme le giraumont, la banane, la patate douce sont ajoutés aux ignames pour contribuer au faste de la cérémonie.

Le lendemain, le ougan procède au  leve yanm : la cérémonie de cuisson des ignames. Dans la matinée, le ougan tient dans ses mains une bouteille de rhum et son ason. Il se fait accompagner de deux autres personnes, qui doivent avoir préalablement participé au kouche yanm. L’une tient une chandelle et l’autre une bouteille d’eau. Après s’être signalé par des prières et des gestes rituels, le ougan fait des libations, allume la chandelle, découvre les ignames, et les fait transporter à un autre endroit par ses deux accompagnateurs qui sont généralement chevauchés par des Lwa. Il chasse ensuite les Lwa, découpe les ignames en petits morceaux qu’il remet à des personnes préposées à leur cuisson. À la fin de la cuisson, une partie de ces ignames est déposée sur une table, avec du poisson ou de la viande de bœuf, en l’honneur des esprits invités à prendre part à la cérémonie. Le reste est distribué au public. C’est le manje igname proprement dit. Il s’agit d’une seremoni ginen (c’est-à-dire une cérémonie dédiée à l’Esprit de l’Afrique-Guinée), précise notre informateur. Parfois, on l’accompagne de tchaka, un mets à base de maïs qui tient lieu d’aliment universel dans le rituel vodou, car il fortifie le vodouisant par ses nombreux ingrédients.

Le rituel manje yanm commence en général vers 8 ou 9 h du matin. Il dure toute la journée et il est assorti de danses, de chants et de roulements de tambour. Vers 8 ou 10 h du soir, on met fin à la cérémonie afin de permettre aux participants de se reposer, car, le lendemain, ils doivent prendre part à une cérémonie connexe dénommée boule zen

Cette célébration solennelle à caractère populaire offre aussi aux cultivateurs l’occasion de se réunir pour discuter de leurs techniques agricoles, des projets de la communauté et partager un moment de convivialité.


Apprentissage et transmission


Yanm (L'igname)

Les deux ougan que nous avons rencontrés ont souligné que le rituel ne peut être organisé par n’importe qui, car certains secrets lui sont associés. Il est donc l’œuvre d’un ougan asogwe, ou d’un ousi kanzo, des initiés de haut rang de la religion vodou, ce qui implique un apprentissage et une transmission par voie initiatique. Toutefois, ils précisent que quiconque a grandi dans un environnement où le manje yanm est religieusement pratiqué peut s’impliquer dans certaines étapes de la cérémonie sans être forcément initié ; il peut par exemple participer aux cérémonies du kouche yanm et du leve yanm.

Historique général

Dans de nombreux dialectes de l’Afrique de l’Ouest, le terme iya (igname), gros tubercule farineux comestible, viendrait du terme africain  nyam qui signifie « manger ». Les Anglais l’appellent yam, proche de  yamyam, qui signifie « nourriture » en langue haoussa (Anglade, 1998). Introduite en Afrique vers 11000 avant Jésus-Christ, à la faveur des modifications des frontières entre savane et forêt (Lucien, 1996), sa présence en Haïti remonte à la période précolombienne.

Il n’est pas aisé de faire la chronologie détaillée du rituel manje yanm. Cependant, tel qu’il est pratiqué dans le vodou haïtien, ce rituel est l’équivalent de la « fête de l’igname », une fête millénaire de l’Afrique ancienne (Degras, 1996 : 340), précédant l’arrivée de l’âge du fer. 

Dans de nombreux pays africains et de la Caraïbe, la «fête de l’igname» est devenue une tradition. Dans ces régions, la fête s’est adaptée avec le temps, tout en conservant certaines caractéristiques. Coursey (1971), cité par Degras (1996), en relève quelques unes en Côte d’Ivoire et au Cameroun. Le rituel manje yanm pratiqué en Haïti y répond parfaitement: 

1-     fixation de la date qui découle de processus sociaux, à moins qu’elle ne soit déduite directement de celle de la plantation ;

2-    rite de purification de la collectivité avant ou après ;

3-    ignames préparées le jour ou le lendemain de leur récolte et offertes aux Esprits, tandis que les animaux sont sacrifiés ;

4-    consommation du haut vers le bas, ou inversement dans la hiérarchie sociale ;

5-    réjouissances après la consommation rituelle.


Localisation complémentaire

Documentation

Pierre, Anglade. Inventaire étymologique des termes créoles des Caraïbes d'origine africaine, Paris, L’Harmattan, 1998.

Degras, Lucien. L’igname : plante à tubercule tropicale. Techniques agricoles et productions tropicales, Paris, G.P Maisonneuve et Larose et ACCT, 1996.

Joint, Gasner. Libération du vaudou dans la dynamique d'inculturation en Haïti, Rome, Editrice Pontificia Univerità Gregoriana, 1999.

Labourdette, Jean-Paul et Dominique Auzias. Bénin, Paris, Le Petit Futé, 2011.

 

Sources

  • Nom du facilitateur ou des facilitateurs : Guetchine Alexis
  • Date d'entrevue : 2011-01-05
  • Nom de l'indexeur ou des indexeurs : Guetchine Alexis

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