Tradition vodou à Lakou Badjo

Dorsainvil Estimé

M. Dorsainvil Estimé, mieux connu sous le nom de Ti Lili, est le serviteur responsable du lakou Badjo depuis l’année 2000.

Pratique culturelle

Intérêt patrimonial

Le lakou Badjo est l’un des trois grands temples sacrés localisés dans le département de l’Artibonite qui perpétuent la tradition vodou en Haïti. Ce lakou se distingue des autres par son rite Nago issu des Yorubas, une tribu guerrière de l'Ouest africain. C’est un espace religieux fort d’un symbolisme culturel fondé au tournant de 1792 par quelques esclaves africains qui ont fui le Nord pour s’établir dans l’Artibonite à la suite de la cérémonie du Bois-Caïman et du soulèvement général des esclaves. Jean-Jacques Dessalines, le premier chef d’Etat d’Haïti, aurait fréquenté ce lakou où il aurait laissé l’un de ses sabres.

 Au-delà de l’importance de son héritage africain, de son ancrage historique lié à la colonisation, au marronnage et à l’indépendance d’Haïti, ce lakou constitue l’une des premières formes d’implantation et d’occupation de l’espace caractérisée par la cohabitation d’un ensemble d’individus au sein d’une famille élargie.

Description de la pratique culturelle


Cérémonie vodou à Lakou Badjo

Le rendez-vous traditionnel des festivités au lakou Badjo est fixé au début de chaque année, du 3 au 9 janvier, et coïncide avec la fête des Rois, un événement qui marque l’Epiphanie dans la religion chrétienne. Les festivités commencent au Fon Congo par la salutation de tous les esprits; le 4 janvier a lieu la cérémonie Congo dédiée à Bazou Mennen (roi des Rongoles) qui est également honoré le lendemain. Dans la soirée du 5 janvier vers 23h ou minuit, les festivités sont déplacées au grand lakou, à la table d’Ogou Batagri où le rituel est exécuté d’après la tradition Nago. La journée du 6 janvier est marquée par des cérémonies et des danses Nago. Les célébrations des 7 et 8 janvier s’inscrivent dans la continuité de ces cérémonies, tandis que le 9 janvier, dernier jour des festivités, est dédié à Brave, un Esprit de la famille des Gede (Divinités des morts).

 Il s’agit donc d’un événement à dimension religieuse et culturelle, célébré par l’exercice d’un ensemble de rituels vodou où se mêlent prières, chants, danses, offrandes, transes, bains de purification. Après les recueillements dans les temples et le soba (salle de prière), l’offrande en l’honneur d’Ogou Batagri est servie sur une table décorée et comprend du maïs grillé, du pain, du gâteau, du bonbon sirop, du tchaka, de la cassave, du cola (soda), du clairin, du rhum, de la figue banane, des oranges, etc. Plusieurs objets sont utilisés tels les govi, les cruches, les cuvettes et gobelets blancs émaillés, des cafetières et des bouteilles de rhum florida. Les chandelles blanches et les bougies jaunes jouent un rôle fondamental dans l’interpellation des Esprits. Ces célébrations se déroulent dans deux temples séparés pour marquer la séparation des rites Congo et Nago. Cette distinction est aussi observée dans les chants entonnés, les danses exécutées et la couleur des vêtements portés par les initiés : prédominance du rouge pour les Nagos, du blanc pour les Congos.                                                               

Au rythme des tambours et des chants en chœur, les danseuses, toujours majoritaires, et les danseurs Congo bougent imperceptiblement les pieds et impriment de petites secousses aux épaules en faisant onduler légèrement les reins. S'adressant à des Esprits guerriers, les danses Nago se distinguent par leur rapidité et leurs gestes leurs gestes vigoureux et intenses. Les pas sont courts et pressés, les pirouettes sont nombreuses, les épaules s'agitent et tremblent continuellement, les hanches bougent. C'est une danse qui invite à des balancements à droite puis à gauche, ou en avant puis en arrière. Avec sa voix qui s'apparente au tonnerre, Ogou Batagri fait son apparition à travers la transe de l'un de ses serviteurs. Par sa force et sa brutalité, ce Lwa guerrier se lance au son de la musique avec son épée. Comme tout autre membre de la lignée des Ogou, Batagri a aussi une passion pour le fer et le feu, cela apparaît clairement dans ces cérémonies.


Apprentissage et transmission

Badjo est avant tout un lakou familial ; il renferme des valeurs traditionnelles liées à la culture populaire haïtienne et aux traditions africaines. Dorsainvil Estimé (alias Ti Lili) dit avoir pris naissance dans ce lakou. Dès son enfance, il a été initié aux cérémonies et aux danses. Toutefois, il explique qu’il est devenu prêtre du vodou à la suite d’une désignation des Esprits. Depuis l’année 2000, Ti Lili occupe la fonction de père spirituel au lakou Badjo où il coordonne chaque année la réalisation des festivités traditionnelles tout en partageant ses connaissances mystiques et ses expériences de «serviteur» à ses pitit kay.

Plusieurs catégories de personnes poursuivant des intérêts divers assistent et/ou participent à ces célébrations du lakou Badjo: les pitit kay (ousi, ougan, manbo) souvent habillés de couleurs différentes, des pèlerins, des autorités politiques, des visiteurs étrangers, des chercheurs et étudiants qui veulent mener des recherches. Les habitants de la localité y trouvent des réponses à leurs problèmes quotidiens et les petits commerçants se manifestent. Certains considèrent ces festivités traditionnelles du lakou comme des moments de divertissement puisque leurs célébrations annoncent déjà la saison du Rara. Ce lakou célèbre également tous les sept ans, du 18 au 20 juillet, une autre fête en l’honneur des morts, des anciens et de cent-une divinités (101 Nanchon) du panthéon des esprits du vodou. Le dernier rendez-vous de cet événement septennal a été célébré en juillet 2009.

Historique général

D’après le serviteur Ti Lili, le lakou Badjo aurait été fondé en 1792 par un ancien esclave du nom d’Azo Pady qui s’était fait aider de sa femme, de son fils Badjo et de quelques autres esclaves africains, dont Figaro, qui par la suite a lui-même fondé son propre lakou. À l’origine, Azo Pady disposait de trois tables symbolisant trois rites issus de ces tribus africaines  : le Congo, le Nago et le Dahomey. Cependant, Ogou Batagri, dieu nago du fer et de la guerre, ne voulant pas cohabiter avec les autres esprits, M. Pady choisit de les séparer. Il attribua alors les autres esprits et leurs rites à d’autres espaces où se réfugiaient des esclaves dans la région des Gonaïves : le Congo au lakou Soukri, le Nago à lakou Badjo, et le Dahomey à Lakou Souvenans.


Localisation complémentaire

  • Lieu-dit : Nan Badjo
  • Espace culturel : Badjo

Documentation

Demesvar, Kenrick et Richener Noel. Rapport d’une visite réalisée au lakou Badjo les 6 et 7 janvier 2009, Ministère de la Culture et de la Communication de la République d’Haïti, 2009.

Metraux, Alfred. Le vaudou haïtien, Paris, Gallimard, 1958.

 

 

Sources

  • Nom du facilitateur ou des facilitateurs : : Kenrick Demesvar
  • Date d'entrevue : 2011-01-05
  • Nom de l'indexeur ou des indexeurs : Kenrick Demesvar

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