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Les échanges historiques entre l’Université Laval et les établissements universitaires haïtiens connaissent un regain depuis janvier 2010.

Par Pascale Guéricolas (Contact, vol. 25, no 2, Hiver 2011)

Les deux pieds dans les gravats, Kenrick Demesvar n’a pas ménagé sa peine dans les semaines qui ont suivi le séisme du 12 janvier 2010. Comme pour des cen­taines de milliers de ses concitoyens de Port-au-Prince, la vie a basculé pour cet étudiant à la maîtrise en histoire, mémoire et patrimoine de l’Université d’État d’Haïti. L’urgence n’était plus de recueillir des témoignages d’artisans ou de peintres haïtiens, mais de trouver des survivants enfouis sous les décombres des bâtiments et de sortir les cadavres. L’édifice de l’Université où se déroulaient ses cours a été complètement détruit lors de la tragédie, et la vie de trois étudiants, fauchée du même coup.

Un an plus tard, la vie continue. La reconstruction de l’établissement universitaire qui a perdu presque tous ses bâtiments s’annonce longue, mais sa direction, ses professeurs et ses étudiants veulent prendre un nouveau départ. Bien décidées à leur tendre la main, plusieurs personnes de l’Université Laval ont lancé des projets de collaboration avec cette université d’État et avec des universités privées afin de relancer l’enseignement supérieur en Haïti. Le financement de ces projets s’appuie en partie sur un don anonyme de 500 000 $ fait à l’Université Laval, baptisé Fonds Haïti, et sur d’autre argent provenant de l’Université ou des gouvernements.

La culture pour reconstruire

Nombreux sont ceux qui croient que la reprise du pays repose sur la mobilisation de ses forces intellectu­elles. C’est le cas de Kenrick Demesvar, qui a très vite retrouvé ses instincts de conservateur de la mémoire collective. Un mois après le séisme, avec un petit groupe d’étudiants et de professeurs, il a entrepris le sauvetage des documents d’archives de différents ministères, des livres de la bibliothèque et d’objets d’art d’édifices publics pour les protéger de la destruction ou des vols. Opération futile dans une ville dévastée où les besoins en nourriture et en logements sont im­menses ? « Une grande partie d’Haïti est détruite, mais il reste sa culture, riche et vivante, qui peut contribuer à la reconstruction du pays et à son développement », répond-il.

Professeur du Département d’histoire, Laurier Turgeon partage cette idée, lui qui a participé à la mise en place de la maîtrise en histoire, mémoire et patrimoine à l’Université d’État en Haïti, en 2006. Dès février 2010, ce titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine a pris l’avion avec des tentes qu’il a lui-même achetées et s’est rendu dans le pays secoué pour s’atteler à la tâche colossale de répertorier les lieux de mémoire touchés par le séisme. Durant l’été, d’autres professeurs liés à l’Institut du patrimoine culturel de l’Université Laval ont aidé les étudiants inscrits à cette maîtrise, à Port-au-Prince, à rattraper leur année scolaire et à se lancer dans le sauvetage du patrimoine.

Au cours des derniers mois, la collaboration active entre la Chaire, l’Institut et l’Université d’État d’Haïti a pris une nouvelle ampleur grâce au Fonds Haïti. Persuadés que la culture constitue l’une des clefs du développement de la Perle des Antilles, Laurier Turgeon et son équipe ont élaboré pour les étudiants haïtiens une formation orientée sur le tourisme culturel et, en avril, ils tiendront en Haïti un colloque international sur la question.

« Depuis le séisme, rapporte M. Turgeon, l’île attire beaucoup de personnes venues de l’étranger, professionnels des ONG et membres de la diaspora haïtienne : ces gens-là veulent aller plus loin dans leur découverte. » Parcours littéraire sur les pas des écrivains du pays, découverte des fêtes vaudou, plongée dans le Carnaval de Jacmel : le professeur et ses étudiants débordent d’idées pour qu’Haïti ne rime plus seulement avec catastrophe et misère extrême.

Formation et recherche

Ce projet fait partie des premiers partenariats que l’Université Laval a noués avec les responsables haïtiens de l’enseignement supérieur après le séisme. Un programme d’aide qui s’élève à presque 1 million $, puisque différentes instances de l’Université ont ajouté aux 500 000 $ du Fonds Haïti, tout comme d’autres organismes. Devant l’immensité de la tâche à accomplir dans un pays en ruines, que peut faire l’Université ? « On ne s’improvise pas fournisseur de tentes ou de latrines, illustre Marc-Antoine Désy, agent de recherche et de planification au Bureau international de l’Université Laval. Nous pouvons offrir de l’expertise en formation et en recherche, et aider au développement des capacités universitaires locales. »

Consciente de la nécessité d’offrir une aide coordonnée, l’Université Laval s’est associée aux universités de Moncton, d’Ottawa et de Sherbrooke dans le consortium LMOS qui parle d’une même voix aux parte­naires haïtiens. Au sein de cette entité, chacun développe ses secteurs prioritaires. À l’Université Laval, il s’agit des sciences infirmières, de la gouvernance et du développement international, du patrimoine, de l’agriculture, des changements climatiques et des sciences de l’éducation. Tous ces secteurs comptent leurs projets, qui vont de la formation de professeurs en sciences de l’éducation au perfectionnement de diplômés et de fonctionnaires en gouvernance.

Certains de ces projets découlent de requêtes venues d’Haïti. Par exemple, ayant terminé sa maîtrise en sciences infirmières à Québec en 2009, Virginie Musac propose la création d’une école d’infirmières au sein de l’Université Notre-Dame, un établissement catholique situé à Port-de-Paix, à 250 km de la capitale haïtienne. Pour y contribuer, la Faculté des sciences infirmières a envoyé un gros colis à Virginie Musac, avec l’aide de Collaboration Santé Internationale : un conteneur rempli de mannequins, de lits, de tables d’examen, de solutés et de livres. « Nous avons pu donner du matériel devenu inutile ici au moment du déménagement de la Faculté au pavillon Ferdinand-Vandry, explique Ginette Lazure, professeure à la Faculté. Et nous nous apprêtons à partir là-bas pour voir avec les gens de l’Université Notre-Dame comment nous pourrions les aider à bâtir leur école. »

En effet, pas question d’imposer une vision québécoise de l’enseignement supérieur ou de la manière de reconstruire le pays. Les responsables des différents projets issus de l’Université Laval cherchent plutôt à accompagner les Haïtiens dans leurs démarches. Exactement comme on l’envisage à Managers sans frontières (MSF), un organisme de la Faculté des sciences de l’administration. Le but de ce projet financé à parts égales par le Fonds Haïti et la Faculté : aider l’Université d’État d’Haïti, détruite à 90 %, à plaider sa cause devant les bailleurs de fonds.

« Pour accorder une aide, les gestionnaires d’organisations comme la Banque mondiale ou la Banque interaméricaine de développement ont besoin de plans, d’étapes et d’échéanciers : les stagiaires de Managers sans frontières pourront servir de traducteurs, en aidant les responsables des universités haïtiennes à structurer leur demande », souligne Richard Poulin, directeur du Bureau international. Une première mission de MSF, composée de jeunes diplômés en développement international et aide humanitaire accompagnés par un gestionnaire expérimenté, se fera en février lors d’un séjour de deux à trois semaines. Dès le printemps, les stagiaires auront ébauché le plan de relance de l’Université d’État.

Parmi les autres projets soutenus par le Fonds Haïti, figurent la création d’un microprogramme de 2e cycle sur les changements climatiques, offert à distance conjointement par l’Université Laval et par l’Université d’État d’Haïti, ainsi que la mise sur pied d’un centre inter­universitaire de formation de professionnels en éducation. De son côté, l’Institut des hautes études internationales (HEI) de l’Université Laval collabore avec l’Université d’État pour offrir un programme d’études de 2e cycle en gouvernance et développement international, en plus d’avoir mis sur pied un groupe de recherche sur la gouvernance en administration publique et judiciaire. C’est en partie pour encourager ce travail que l’ex-gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean, a récemment accepté de présider le conseil d’administration des HEI.

Des bourses

Pendant ce temps, certains étudiants haïtiens bénéficient d’une aide du Fonds Haïti et du gouvernement canadien pour venir terminer leur formation à l’Université Laval. Par exemple, Kenrick Demesvar et Noël Richener ont passé la session d’automne à Québec afin d’utiliser les installations informatiques de l’Institut du patrimoine culturel de l’Université Laval pour mettre en ligne les documents vidéo réalisés avant le séisme, dans le cadre de leur maîtrise. Tout internaute peut maintenant se tremper dans l’atmosphère du Carnaval de Jacmel ou de certaines fêtes vaudou au www.ipmih.ulaval.ca.

Un autre programme de bourses s’adresse à des étudiants au doctorat dans des disciplines associées à l’Université Laval au sein du consortium LMOS. Ces doctorants bénéficient d’une aide de deux ans pour accomplir leur formation en alternance entre Haïti et Québec. Le but de ce coup de pouce financier : former des chercheurs et des professeurs qui vont mettre leurs connaissances au service de leur pays.

Pour se sortir enfin du cercle vicieux de la dépendance, Haïti a besoin plus que jamais de garder ses cerveaux, au chaud, chez elle !

Former les agronomes de demain

« D’un gouvernement à l’autre, les agronomes se retrouvent au pouvoir en Haïti, et plusieurs d’entre eux ont été formés à l’Université Laval », lance Richard Poulin.

La remarque du directeur du Bureau international n’a rien d’une boutade. Le recteur de l’Université d’État d’Haïti est un diplômé de la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation (FSAA), tout comme nombre de politiciens en vue. Pendant plusieurs décennies, l’élite haïtienne a envoyé ses enfants se former à la FSAA. Cette faculté a même contribué à mettre en place, en 1977, la Faculté d’agriculture et de médecine vétérinaire de l’Université d’État d’Haïti.

Au fil du temps, les liens se sont cependant relâchés, une tendance que veulent inverser Yves Desjardins et quatre collègues de la FSAA. Les cinq professeurs ont préparé un plan ambitieux pour relancer la Faculté d’agriculture et de médecine vétérinaire de l’Université d’État, sise en banlieue de Port-au-Prince, et développer de nouveaux champs de compétence. « Par exemple, pour mieux tirer partie de la production avicole et maraîchère, on pourrait penser à une formation en techniques d’entreposage et de distribution, explique Yves Desjardins. Trop de fruits et légumes se perdent, alors qu’ils pourraient être transformés et vendus aux consommateurs. »

La FSAA prévoit donc mener des missions pour comprendre les besoins en formation, avant d’adapter les cours disponibles pour les étudiants haïtiens.

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