La soupe joumou

Bayyinah Bello

Madame Bayyinah Bello est professeure à l’Université d’Etat d’Haïti. Présentement, elle dirige la Fondation Marie Claire Heureuse Félicité Bonheur Dessalines appelée aussi Fondasyon Felicite (FF) pour la recherche historique - ainsi dénommée en l’honneur de la femme de Jean-Jacques Dessalines. Cette fondation procède, le 1er janvier de chaque année, à une importante distribution de soupe joumou à travers plusieurs communes d’Haïti et permet à environ 4 à 5 000 personnes de déguster ce mets hautement symbolique pour le peuple haïtien.

Pratique culturelle

Intérêt patrimonial

L’intérêt patrimonial de la soupe joumou réside dans sa symbolique historique, sa valeur d’âge, sa savante préparation - qui témoigne d’un savoir-faire -, et surtout dans son ancrage dans la société haïtienne. En effet, la préparation et la consommation sans discontinuité de la soupe joumou, appelée aussi « soupe du 1er janvier ou de l’indépendance », remonte à plus de deux siècles, soit au 1er  janvier 1804, jour de la proclamation de l’indépendance d’Haïti, ce qui, de manière incontestable, contribue à faire de cet aliment un symbole fort, indissociable de l’histoire et de l’identité du peuple haïtien.

Elle est, en outre, familière à toutes les couches de la société haïtienne qui la consomment chaque 1er janvier par tradition. Dans les communautés haïtiennes à l’étranger, même si les gens n’ont pas de giraumont, même si les ingrédients manquent, ils s’organisent pour cuisiner la soupe à partir de la poudre de giraumont, ce qui, selon Mme Bello, témoigne de la force de la tradition.

Description de la pratique culturelle


Joumou (giraumont) © IPIMH 2011

La soupe joumou est composée principalement de giraumont, une variété de potiron de la famille des cucurbitaceae. Étymologiquement, le terme dérive de jirumum, emprunté à la langue Tupi qui désignait une sorte de courge cultivée dans les îles des Antilles par les Indiens caraïbes. Sa chaire jaunâtre confère à la soupe cette même couleur. Telle qu’elle est préparée présentement, elle est un mélange de légumes, viande, tubercules, condiments. Ces éléments sont introduits suivant un ordre et un dosage spécifiques. Selon la quantité désirée, la préparation de la soupe peut prendre plusieurs heures. Certaines personnes anticipent et préparent certains éléments de sa composition, dont la viande, la veille du 1er janvier, pour être sûres que leur soupe soit prête à l’aube.

La viande - de préférence de bœuf – doit avoir mariné avant d’être bouillie dans une chaudière, ou une casserole. Parallèlement, on fait cuire à demi le giraumont, puis on l’ajoute à la viande. Une fois cuits, les deux ingrédients sont séparés dans des contenants différents. À l’aide d’un pilon, le giraumont est broyé et réduit en purée. Celle-ci est mélangée avec l’eau de la cuisson et un complément d’eau froide. On la fait passer à travers une passoire dans la chaudière vide, que l’on remet au feu. On y ajoute ensuite progressivement la viande, du chou, des carottes, des pommes de terre, des cubes bien écrasés, des pâtes alimentaires (spaghetti ou macaroni), du pain (le cas échéant), du sel, des épices. Le tout doit être mélangé de temps en temps. On laisse la soupe réduire. Lorsque la cuisson est sur le point de se terminer, on ajoute un bouquet de persil et du jus de citron. Ce dernier a pour fonction de relever le goût. Certaines personnes préparent une salade piquante ou une vinaigrette à base d’échalotes qu’elles ajoutent au moment de servir, ce qui la rehausse d’une saveur épicée.

Malgré la relative simplicité de la recette, certains détails doivent être maîtrisés pour réussir la soupe. Selon une propriétaire de restaurant rencontrée dans le cadre de notre recherche de terrain, il faut notamment  piler le giraumont pendant qu’il est chaud, sinon il risque de se raidir ; ensuite ajouter le chou lorsque la soupe commence à bouillir, pour qu’il ne se raidisse pas lui aussi ; après bien faire bouillir la viande avant d’ajouter le giraumont ; puis ne pas couvrir la chaudière pendant que la soupe bout, afin de lui permettre de bien sécher et de lui donner une bonne consistance.

La «soupe du premier janvier» ne se vend pas, elle se donne, conformément aux vœux de Mme Dessalines. Elle offre aux familles haïtiennes un vrai moment de commémoration et une réelle occasion de montrer leur générosité et leur capacité à dépasser les questions d’appartenance sociale ainsi que les problèmes du quotidien autour d’un repas devenu hautement traditionnel.


Apprentissage et transmission


La préparation de la soupe joumou © IPIMH 2011

La soupe joumou étant un élément fort ancré dans la tradition du peuple haïtien, sa préparation demeure débarrassée de tout secret. En effet, le 1er janvier de chaque année, elle est préparée et consommée dans presque tous les foyers. Ainsi, la jeune haïtienne qui apprend à cuisiner est initiée à la recette dès son tout jeune âge, en suivant ses parents. Il s’agit donc d’un apprentissage domestique donnant lieu à une transmission orale. Aucune forme particulière d’académisme n’est donc nécessaire. Seul un bon tour de main peut faire la différence.

Il est toutefois à signaler que pour des raisons d’ordre commercial, certaines écoles hôtelières intègrent la préparation de la soupe joumou dans leur programme de formation. Cela permet de mettre en valeur ce mets et s’inscrit dans la dynamique de renouvellement des savoir-faire traditionnels. Il y va en effet de l’adaptation de ce patrimoine, car la cuisine est vivante et évolutive.

Historique général


La soupe joumou © IPIMH 2011

Certains chercheurs prétendent que cette soupe existait déjà avant l’indépendance et était interdite aux esclaves de la colonie ; sa consommation par les nouveaux libres serait considérée une véritable « revanche des va-nu-pieds de 1804 contre les anciens colons ». Cependant, la professeure Bello, qui dit avoir eu accès à certains écrits de Mme Dessalines, rejette cette assertion pour insuffisance de preuves. Selon elle, si tel était le cas, la soupe joumou aurait été encore consommée dans les anciennes métropoles colonisatrices comme la France, l’Espagne, ou encore l’Angleterre. Or, il n’y a rien de tel, constate-t-elle.

Au lendemain de l’indépendance de la République d’Haïti, alors que le général en chef de l’armée révolutionnaire, Jean-Jacques Dessalines, s’attelait à la préparation de son discours de circonstance, sa femme, Marie Claire Heureuse Félicité Bonheur, souhaitait trouver un aliment riche en matières nutritives pour permettre au peuple haïtien de résister aux pénuries et aux difficultés de l’après-guerre. Elle a proposé aux nouveaux libres la soupe joumou, composée à base de giraumont, une plante présente dans nombre de pays du continent américain.

Dans l’un de ses écrits, Marie Claire Heureuse Félicité Bonheur dit avoir d’abord utilisé le giraumont pour soigner des tuberculeux, précise la professeure Bello. C’est après avoir découvert la vertu de cette plante qu’elle a décidé de vulgariser la recette. Pour Marie Claire Heureuse Félicité Bonheur, ce mets, une fois consommé, devait permettre aux gens de résister à la faim pendant au moins quinze jours. La soupe est composée de giraumont, de carottes, de chou, de pommes de terre, d’igname blanche (dit yanm bòzò), de navet, de mirliton.

Du 1er janvier 1804 à nos jours, des variations ont été opérées dans la préparation de la soupe car tout le monde procède à sa manière. Par exemple, en 1805, la « soupe de l’indépendance » de la femme du général devint très populaire, parce qu’elle y avait ajouté du riz, selon notre informatrice. Aujourd’hui cet élément est encore présent dans la soupe joumou, pour la rendre plus consistante. Signalons également que la soupe de Marie Claire Heureuse Félicité Bonheur était dépourvue de viande à l’origine. Toutefois, sa recette de base est conservée.

Marie Claire Heureuse Félicité Bonheur encourageait aussi la préparation de la soupe joumou par chaudrons, afin que tout le monde puisse en manger. Elle en a elle-même donné l’exemple. À son époque, nous dit professeure Bello, du premier au sept janvier de chaque année, des drums étaient placés à chaque carrefour, de six heures du matin à six heures du soir. Sa préparation était une obligation, de même que sa distribution entre voisins.  Ce principe de partage est à la base de la fondation de la nation haïtienne, nous dit professeure Bello. 

Bien qu’elle ait perdu de son intensité, cette tradition de partage de la soupe joumou le 1er janvier demeure et elle est connue de tout le peuple haïtien. Il peut ainsi arriver qu’une même famille reçoive dix bols de soupe aux goûts différents selon sa provenance. Certaines personnes la distribuent dans les hôpitaux, les prisons, les orphelinats, les asiles communaux, etc. Outre le  jour du 1er janvier, ce plat est de plus en plus servi le dimanche dans les restaurants.


Localisation complémentaire

Documentation

Bessière, Jacinthe et Laurence Tibère. Innovation et patrimonialisation alimentaire : quels rapports à la tradition ? Enquête dans trois territoires ruraux de Midi-Pyrénées. Mise en ligne : 8 Mars 2010. Consulté le 09 février 2011. http://www.lemangeur-ocha.com/fileadmin/images/sciences_humaines/Texte_exclusif_BESSIERE_et_TIBERE__innovation_et_patrimonialisation.pdf.

Bien-Aimé, Kesler. Les morceaux de l’empereur Jacques 1er, Saint-Domingue, Editora Buho, 2009.

Jean-Simon, Huguette A. Soupe «Joumou» de Haïti. [En ligne] juillet-aout-2010.  Consulté le 10 février 2011. http://www.pyepimanla.com/juillet-aout-2010/cuisine/soupe-joumou.html.

Pierre-Paul, Liliane. Haïti-Insolite : La soupe "joumou" ou la revanche des va-nu-pieds de 1804. [En ligne] mardi 1er janvier 2008. Consulté le 09 février 2011. http://radiokiskeya.com/spip.php?breve1605.

Stengel, Kilien. Consommation, cuisine, mode alimentaire, patrimoine gastronomique. [En ligne] 06-09-2008.  Consulté le 09 février 2011. http://gastronomiquementvotre.blogspot.com/2008/09/le-patrimoine-alimentaire-definition.html.

Sources

  • Nom du facilitateur ou des facilitateurs : Guetchine Alexis
  • Date d'entrevue : 2011-01-01
  • Nom de l'indexeur ou des indexeurs : Guetchine Alexis

Fiches associées

  • Le rituel manje yanm (manger igname)

    Le rituel manje yanm (manger igname)
    Les deux ougan que nous avons rencontrés ont souligné que le rituel ne peut être organisé par n’importe qui, car certains secrets lui sont associés. Il est donc l’œuvre d’un ougan asogwe, ou d’un ousi kanzo, des initiés de haut rang de [...]

Photos

  •  Joumou (giraumont) © IPIMH 2011
  • La préparation de la soupe joumou © IPIMH 2011
  • La soupe joumou © IPIMH 2011
  • La préparation de la soupe joumou © IPIMH 2011

Facebook

Partenaires

La réalisation de l’Inventaire du patrimoine immatériel d'Haïti a été rendue possible grâce à l’appui de nos partenaires.

Logo - IPAC
  • Logo - Université d'État d'Haïti
  • Logo - Ministère Culture & Communication
  • Logo - iXmédia
  • Logo -
  • Logo -

© 2019 IPIMH